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2e extrait de Devil City de Jana Oliver

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Je vous présente Beck… Ah, Beck!

DEVIL CITY
tome 1
Jana Oliver

Chapitre 2

Forcé d’attendre à l’extérieur de la bibliothèque, Denver Beck laissa échapper un long soupir en passant la main dans ses cheveux blonds et courts. La fille de son mentor venait de gagner le championnat du monde des plus mauvais apprentis. Cela l’embêtait non seulement parce qu’elle allait avoir des tas d’ennuis avec la Guilde, mais aussi parce que le champion du monde déchu, c’était lui. Qui aurait cru qu’elle surpasserait un jour sa capture catastrophe d’un Pyro dans une station de métro en pleine heure de pointe, désastre qui avait nécessité l’intervention des pompiers et d’une équipe de décontamineurs?

— Et pourtant, tu y es arrivée…, bougonna Beck avec son accent traînant de Géorgie. Merde, ça va nous coûter bonbon, ajouta-t-il, incrédule, en secouant la tête.

Il roula des épaules dans un effort vain pour se détendre. Il était tendu depuis que Paul avait téléphoné pour lui annoncer que Riley était dans le pétrin. Beck s’était mis en route pour la bibliothèque avant la fin de leur conversation. Il devait bien cela à Paul.

Bloqué à l’entrée de la bibliothèque par les flics, il avait pris son mal en patience et discuté avec quelques étudiants présents au moment de la capture. Il n’avait eu aucun mal à obtenir des informations, car il avait à peu près le même âge qu’eux. Quelques-uns lui dirent qu’ils avaient vu Riley attraper un petit démon, mais aucun ne savait vraiment ce qui s’était passé ensuite.

— C’est louche, marmonna Beck dans sa barbe.

Les Biblios pouvaient faire de gros dégâts, mais pas au point d’avoir à appeler le SAMU.

Deux étudiantes passèrent devant lui en le regardant du coin de l’œil. Apparemment, il leur plaisait. Il passa sa main sur sa barbe naissante et leur sourit, même si ce n’était pas vraiment le moment de draguer. D’abord s’assurer que Riley allait bien, ensuite…

— Ça va, les filles? demanda-t-il.

Elles lui sourirent toutes les deux, et l’une d’elles lui adressa même un clin d’œil.

Ça va carrément bien, même.

Un flic du campus, celui qui lui avait ordonné d’attendre, se rapprocha. Les deux hommes avaient eu un échange un peu vif, mais Beck avait jugé plus prudent de ne pas pousser le bouchon trop loin. Comment pourrait-il récupérer la fille de Paul s’il se retrouvait menotté dans une voiture de police?

— Je peux y aller, maintenant? demanda-t-il.
— Pas encore, répondit le flic, peu aimable.
— Et la piégeuse? Elle va bien?
— Ouais. Elle va bientôt sortir. Je n’arrive pas à comprendre que vous envoyiez une fille faire ce genre de boulot…

L’homme n’était pas le seul à se poser cette question.

— L’interroger en dehors de la présence d’un piégeur confirmé n’est pas légal, ajouta Beck.

— Ouais, ouais. Ce sont vos règles, pas les nôtres. Nous, on fait comme ça nous chante.

— Jusqu’au jour où vous vous retrouvez avec un démon au cul! Alors vous nous appelez en chialant!

Le flic prit un air méprisant et mit les mains sur ses hanches.

— Pourquoi vous ne leur bottez pas les fesses comme le font les chasseurs de démons ? Avec vos petites sphères et vos boîtes en plastique, on dirait des gonzesses!

Beck se sentit touché dans sa fierté. Combien de fois avait-il essayé d’expliquer ce qui opposait les piégeurs et les chasseurs? Piéger un démon nécessitait des talents particuliers. Les types du Vatican, eux, ne se cassaient pas la tête; ils préféraient les armes. Pour les chasseurs, un bon démon était un démon mort. Ils n’avaient aucun talent. Il y avait d’autres différences, évidemment, mais celle-ci était la plus importante. Ce qui échappait au beauf de base.

Beck résuma cela très simplement:

— Nous avons des techniques, eux des armes. Nous sommes talentueux, eux non.

— Mouais… Je les trouve super efficaces à la télé.

Beck savait à quelle série le policier faisait référence. Demonland. Une vision plus que fantaisiste de la chasse…

— Ce sont des conneries, contra Beck. Il n’y a pas de filles chez les chasseurs. Dans la vraie vie, ce sont des moines qui ont autant d’humour que des chiens de garde.

— Jaloux? le provoqua le flic.

Suis-je jaloux?

— Sûrement pas. Quand j’ai terminé ma journée de boulot, je peux aller boire une bière et draguer les filles. Eux, non.

— Vous êtes sérieux?

Beck acquiesça vigoureusement.

— Je vous l’ai dit, ces types sont des moines.

— Merde. Moi qui croyais qu’ils étaient entourés de belles filles et de voitures de sport.

—Eh bien, non. Maintenant, vous savez pourquoi je suis piégeur.

Georgia on my mind retentit soudain dans la poche de sa veste. tout le monde, dans le parking, se tourna dans sa direction.

— Paul, répondit aussitôt Beck sans vérifier quel numéro était affiché.

Il ne pouvait s’agir que du père de Riley.

— Que s’est-il passé? demanda l’homme, manifestement tendu.

Beck lui résuma la situation.

— Préviens-moi dès qu’elle sera sortie, insista Paul.

— Pas de problème. Tu as attrapé le Pyro?

— Oui. J’aimerais bien m’éclipser, mais je dois terminer le boulot ici.

— Ne t’en fais pas, je m’occupe de tout pour toi.

— Merci, Den.

Beck referma son téléphone et le rangea dans la poche de sa veste. Son ami était inquiet; il l’avait entendu dans sa voix. Paul se souciait énormément de la santé de ses apprentis, et encore plus de celle de sa fille. C’est pour cela qu’il avait ralenti sa formation à l’extrême, espérant qu’elle changerait d’avis et choisirait une autre voie, plus sûre. Funambule, par exemple.

Ça ne marchera pas. Il l’avait dit à Paul un nombre incalculable de fois, mais l’autre n’avait pas écouté. Riley deviendrait piégeuse, que son père le veuille ou non. Elle était aussi têtue que sa mère.

Beck se tourna vers les équipes de télévision massées devant l’entrée du bâtiment. Il connaissait le journaliste vedette. George quelque chose. le même qui avait couvert sa catastrophe à lui. Les médias raffolaient de tout ce qui concernait le piégeage de démons. Enfin, surtout quand l’opération avait mal tourné. Une capture sans histoire dans une ruelle n’intéressait personne. Un monstre dévastant une station de métro ou une bibliothèque universitaire, c’était tellement plus passionnant.

Une silhouette solitaire se détacha de la foule. Beck ne la reconnut pas tout de suite. Riley serrait son sac de coursier contre son flanc comme si elle portait les joyaux de la couronne. Les jointures de ses doigts étaient toutes blanches. Ses cheveux châtain foncé étaient emmêlés, et elle boitillait. Même si elle portait sa veste en jean, il voyait qu’elle avait pris du poids à un endroit stratégique qui intéressait particulièrement les garçons. Elle avait grandi aussi ; à vue de nez, elle devait mesurer un mètre soixante-dix. Lui mesurait un peu plus d’un mètre quatre-vingts. En somme, elle n’était plus une gamine, mais une jeune femme.

Tu vas en briser, des cœurs, petite!

Le journaliste fonça aussitôt sur elle, et Beck se prépara à intervenir, à s’interposer si nécessaire. Riley secoua la tête, repoussa le micro et continua à avancer.

Tu es maligne, ma fille.

Le visage de Riley se ferma soudain, et il comprit qu’elle l’avait vu. Quand elle avait quinze ans, elle était tombée amoureuse de lui, alors qu’il était son aîné de cinq ans. Comme il venait d’entrer en apprentissage auprès de son père, il avait réagi de l’unique manière possible : il l’avait évitée en croisant les doigts pour qu’elle s’entiche d’un autre. Cela s’était effectivement produit; cette histoire ne s’était d’ailleurs pas très bien terminée. Riley avait oublié son premier amour, mais elle refusait de passer l’éponge sur la blessure infligée à sa fierté. D’autant que Beck passait plus de temps qu’elle avec son père.

Il ouvrit son téléphone et appela Paul.

— Elle va bien.

— Dieu merci. Une réunion de crise est prévue dans les locaux de la Guilde. Préviens-la de ce qui l’attend.

— D’accord.

Il rangea son téléphone. Riley s’arrêta à quelques mètres de lui et plissa les yeux. Son jean était déchiré, elle avait une trace de coup rouge sur la joue, et des taches vertes sur le visage, les vêtements et les mains, là où le démon l’avait marquée. Et elle avait perdu une boucle d’oreille.

Beck avait le choix entre deux voies : la compassion ou le sarcasme. La première n’aurait pas été crédible, alors il choisit la seconde.

Il arbora un sourire en coin.

— Alors là, je suis sur le cul, petite. Si tu es capable de faire des dégâts pareils en attrapant un simple Classe un, j’ai hâte de voir ce que tu feras avec un Classe cinq.

Le regard noisette de la jeune femme s’embrasa.

—Je ne suis pas «petite».

— Pour moi, si. Allez, monte, dit-il en désignant de la tête son vieux pick-up Ford.

— Je ne traîne pas avec les croulants. Beck mit une demi-seconde à comprendre l’insulte.

— Je ne suis pas vieux.

— Dans ce cas, arrête de te comporter comme un vieux.

Voyant qu’elle n’était pas disposée à coopérer, il lui annonça la mauvaise nouvelle:

— Il y a une réunion extraordinaire à la Guilde.

— Pourquoi n’y es-tu pas, alors?

— On ira ensemble dès que tu seras montée dans cette putain de bagnole. La jeune femme finit par comprendre.

— Tu veux dire que la réunion me concerne?

— Bah! évidemment.

—Oh!…

Elle attrapa la poignée de la portière et hésita. Beck vit qu’elle ne tenait pas sa main normalement. — Il t’a mordue?

Elle hocha la tête à contrecœur.

— Tu as traité la blessure?

— Non, et arrête de m’emmerder, je n’ai pas besoin de ça.

Marmonnant en lui-même, Beck se pencha sur le siège côté passager, fouilla dans son sac de piégeur et en sortit un demi-litre d’Eau bénite ainsi qu’un bandage. Puis il fit le tour de la voiture.

Riley s’adossa à la portière, lasse, et son regard se perdit dans le vague. Elle frissonnait. Non pas à cause du froid, mais à cause de l’expérience qu’elle venait de vivre.

—Ça va faire un peu mal, annonça Beck en regardant furtivement la camionnette de la télévision. Si tu pouvais te retenir de trop crier, ce serait cool.

Elle hocha la tête, ferma les yeux et se prépara. Il retourna doucement sa main et étudia la blessure. Quoique profonde, elle ne nécessiterait pas de points de suture. Les dents du démon avaient tranché net plutôt que déchiré les chairs. L’Eau bénite ferait l’affaire, et la coupure guérirait toute seule.

Riley grimaça et serra les dents lorsque le liquide entra en contact avec la plaie. Il bouillonna et se vaporisa tel du peroxyde d’hydrogène, faisant disparaître une tache démoniaque. Lorsque l’Eau se fut entièrement évaporée, il examina rapidement le visage de la jeune femme. Elle ouvrit des yeux humides. Aucun cri, pas même un gémissement, n’était sorti de sa bouche.

Forte comme son papa.

Un bandage, un peu de sparadrap, et le tour était joué.

— Voilà, c’est parfait. Allons-y.

Il crut entendre un «merci» peu enthousiaste alors qu’elle montait à bord du pick-up en serrant son sac. Beck s’installa derrière le volant, verrouilla sa portière avec le coude et mit le contact. il monta le chauffage au maximum; il crèverait de chaleur, mais Riley avait besoin de rester au chaud.

— Tu te sers vraiment de ce machin? demanda-t-elle en désignant d’un doigt maculé de vert un morceau de tuyau en acier dépassant du sac marin posé entre eux.

—Bien sûr. Très pratique avec les Classe trois, surtout quand ils deviennent un peu chahuteurs. C’est l’idéal quand ils t’enfoncent une griffe dans la peau.

— Comment ça?

— On peut s’en servir de levier pour repousser le démon. Évidemment, on arrache la griffe de force, mais a-t-on vraiment le choix? Dans le pire des cas, la griffe casse et reste dans ton corps, qui se met alors à pourrir. (Il fit une pause pour appuyer son propos.) Ça donne une espèce de matière brune dégueulasse…

Il avait détaillé la description à dessein, afin de provoquer une réaction chez Riley. Si elle était trop délicate, tout pourrait s’arrêter ici et maintenant. Il attendit une réaction, mais il n’y en eut pas.

— Alors, raconte-moi, que s’est-il passé là-dedans?

La jeune femme se tourna vers la vitre et focalisa son attention sur sa main blessée.

— Comme tu voudras… On aurait pu en discuter, essayer de comprendre ce qui a merdé. J’ai eu tellement de problèmes avec la Guilde que j’aurais pu te donner quelques trucs pour leur tenir tête.

Les épaules de la jeune femme se soulevèrent plusieurs fois, et il crut qu’elle allait se mettre à pleurer.

— J’ai tout fait dans les règles, finit-elle par répondre d’une voix faible et enrouée.

— Raconte-moi.

Il écouta avec attention le récit de la capture du Biblio. Apparemment, elle avait bien respecté le protocole.

— Tu dis que les bouquins volaient dans tous les sens?

— Ouais, et des étagères se sont décollées du mur. J’ai bien cru qu’elles allaient m’écraser.

L’estomac de Beck se noua. Tout cela était très suspect. Pour se calmer, il repensa à la manière dont Paul s’était occupé de lui après l’incident de la station de métro, alors qu’il était persuadé d’avoir définitivement compromis sa carrière.

— Si tu devais le refaire, qu’est-ce que tu changerais?

Riley fixa sur lui son regard brumeux.

— Qu’est-ce que ça peut faire? De toute façon, il n’y aura pas de prochaine fois. Ils vont me virer et se foutre de ma gueule pendant des années. Papa doit être très déçu. J’ai tout fichu en l’air. On ne pourra pas payer les…

Elle se retourna, mais trop tard pour cacher la larme qui dégoulina sur sa joue éraflée.

Les frais médicaux. Les factures qui restaient à payer après la mort de sa mère. Paul lui avait dit qu’ils avaient du mal à joindre les deux bouts. C’est pour cela qu’ils vivaient dans des chambres miteuses converties en appartement et que Riley se donnait tant de mal pour apprendre son métier. Pour cette raison également que Paul acceptait toutes les missions, quitte à ne presque plus voir sa fille unique.

Un silence lourd s’installa tandis que Beck se concentrait sur le trafic et pensait à la réunion à venir. Les piégeurs ne raffolaient pas du changement, et le fait d’accueillir une fille dans leur Guilde n’enchantait pas tout le monde. Riley avait besoin d’en parler, d’encaisser son sentiment de culpabilité avant de les affronter. Ou alors ils la mangeraient toute crue.

Il klaxonna à l’intention d’une Mini Cooper qui venait de lui faire une queue de poisson et bifurqua vers le centre. Devant eux, l’intersection était encombrée de motos et de scooters. Un type poussait un Caddie plein de vieux pneus; un autre, en rollers, zigzaguait entre les voitures tel un patineur de vitesse, ses longs cheveux volant derrière lui. Les gens se débrouillaient comme ils pouvaient pour circuler en ville. Vu le prix exorbitant de l’essence, acheter un cheval n’aurait pas été plus bête qu’autre chose.

À l’origine de ce chaos, des feux tricolores en panne.

— Qu’ils continuent comme ça, et il ne restera bientôt plus aucun feu rouge dans cette ville, se plaignit Riley.

La plupart avaient en effet été volés par des trafiquants de métaux. Il fallait du cran pour grimper sur ces trucs en pleine nuit et les démonter. Régulièrement, des voleurs finissaient en bouillie sur la chaussée, écrasés par une masse de métal.

Les autorités de la ville faisaient comme si de rien n’était, arguant que, de toute façon, la municipalité n’avait pas les moyens de remplacer tous ces équipements. Il y avait certes bien d’autres problèmes à régler dans cette ville ruinée où s’entassaient cinq millions d’âmes.

Beck faillit renverser un gars en mobylette et dépassa enfin le croisement. Il serrait le volant plus que nécessaire.

Parle-moi, petite. Tu n’y arriveras pas toute seule.

Riley abaissa son pare-soleil et se regarda dans le miroir brisé.

— Mon Dieu! s’exclama-t-elle.

Du coin de l’œil, il la vit effleurer les taches d’urine verte sur sa peau.

— Dans deux jours, tout aura disparu, la rassura Beck.

— Il faut que tout soit parti d’ici à demain soir. L’école reprend!

— Explique-leur que tu es piégeuse. Ça les impressionnera.

— Tu parles! Le but est de se fondre dans la masse, Beck, pas de briller comme une grenouille radioactive.

Il haussa les épaules. Lui ne s’était jamais fondu dans la masse, et il ne comprenait pas pourquoi cela lui paraissait si important. Les filles étaient différentes, il est vrai.

Riley entreprit de démêler sa tignasse en se regardant dans le miroir. Elle se passa un peigne dans les cheveux, ce qui lui arracha quelques larmes. Il lui fallut du temps pour redevenir présentable. Elle mit un peu de gloss sur ses lèvres, avant de décider qu’il se mariait mal avec les taches d’urine et de l’essuyer avec un mouchoir en papier.

Alors seulement, elle se tourna vers lui et prit une profonde inspiration.

— J’aurais dû… asperger la porte de la salle des livres rares d’Eau bénite. De cette façon, le démon n’aurait jamais pu y entrer, même s’il m’avait échappé.

— Exact. À mon avis, c’est la seule erreur que tu aies commise. Apprendre de ses erreurs est le meilleur moyen de devenir un bon piégeur.

— Toi, tu n’apprends jamais de tes erreurs.

— Peut-être, mais ce n’est pas moi qui vais me faire atomiser par la Guilde, ce soir.

— Merci de me le rappeler, j’avais presque oublié. Pourquoi les livres volaient-ils dans tous les sens?

— Je pense que le Biblio n’était pas seul.

Elle secoua la tête.

— Mon père dit que les démons ne travaillent jamais en équipe, que ceux des Classes supérieures considèrent les plus petits comme des animaux nuisibles, des cafards.

— C’est vrai, mais je parie qu’il y avait un autre démon dans cette bibliothèque. Tu n’as pas senti une odeur de soufre?

Riley haussa les épaules.

— Personne ne t’épiait?

Elle lâcha un rire sec et amer.

— Ils m’épiaient tous, Beck. Tous les étudiants avaient les yeux rivés sur moi. Je suis passée pour une abrutie finie.

Il avait vécu cela lui-même et savait très bien ce qu’elle ressentait. Pour le moment, toutefois, ce n’était pas le problème. Pourquoi un démon de Classe supérieure s’amuserait-il avec une apprentie piégeuse? À quoi bon? Elle ne représentait aucune menace pour l’Enfer. 

Pour le moment, en tout cas.

Riley se renferma sur elle-même et s’abîma dans la contemplation du paysage urbain. Machinalement, elle jouait avec la sangle de son sac. Beck aurait voulu dire tant de choses; notamment qu’il était fier de la manière dont elle encaissait cette épreuve. Paul disait toujours que la force dans l’adversité était la marque des grands piégeurs, mais Riley n’était pas prête à entendre cela pour l’instant. Pas de la bouche de quelqu’un qu’elle considérait comme son ennemi.

Ils dépassèrent une longue file de gens attendant qu’on leur serve un bol de soupe sur la pelouse de la bibliothèque Jimmy Carter. La queue était aussi longue que le mois précédent, ce qui signifiait que la situation économique ne s’était pas arrangée. Certains accusaient les démons et leur maître sournois d’être à l’origine de la crise financière dans laquelle était plongée la ville. Beck, pour sa part, accusait les politiciens de se remplir les poches et de ne pas faire leur boulot. Atlanta était sur le point de sombrer en Enfer, ce qui n’était pas pour déplaire à Lucifer.

Quelques minutes plus tard, il se gara dans un parking jonché d’ordures en face du tabernacle et coupa le contact. Il était habitué à ce qu’on le fasse chier; la fille, non. Si cela avait été possible, il n’aurait pas hésité une seconde à prendre sa place, mais les choses ne se passaient pas ainsi dans le monde des piégeurs.

— Laisse le démon ici, lui conseilla-t-il. Mets-le sous ton siège.

— Pourquoi? Je n’ai pas envie de le perdre, protesta-t-elle en fronçant les sourcils.

— La salle de réunion sera protégée par un mur d’Eau bénite. Prends-le avec toi et il crèvera.

— Oh!

Avant chaque réunion de la Guilde, un apprenti dessinait un large cercle d’Eau bénite autour de la salle, barrière sacrée appelée «le mur», qui les protégeait de toute intrusion démoniaque. Beck avait raison. Le Biblio ne pourrait pas le traverser. Elle prit le gobelet, vérifia que le couvercle était bien vissé et obéit.

— Un autre conseil: ne les mets pas de mauvaise humeur.

— Pourtant, c’est ce que tu fais toujours, rétorqua Riley en lui faisant les gros yeux.

— Les règles sont différentes pour moi.

— Tu dis ça parce que je suis une fille, c’est ça?

Comme il ne répondit pas, elle insista:

— C’est ça, hein?

— Ouais, admit-il. Ne perds jamais ça de vue.

Elle sauta de la voiture, la verrouilla d’un coup de son poing blessé et claqua la portière assez fort pour lui déchausser les dents. Tandis qu’il descendait à son tour du pick-up, elle lui enfonça un index vert dans le torse.

— Je ne ferai jamais profil bas. Je suis la fille de Paul Blackthorne. Même les démons me connaissent. Un jour, je serai aussi douée que mon père, et les piégeurs devront faire avec. Et c’est valable pour toi aussi, mon pote.

— Les démons savent comment tu t’appelles? demanda Beck, surpris.

— Tu m’as bien entendue! (Elle redressa ses épaules.) Bien, qu’on en finisse. J’ai des devoirs à faire, moi.

Disponible en librairie à partir du 9 mars.

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